Angèle de Foligno – Partie II

Ce que nous savons d’Angèle de Foligno se trouve consigné dans ce livre.

Il est composé de plusieurs parties. La première partie s’intitule : Mémorial ; la deuxième partie s’intitule : Instructions.

Le Mémorial recense ses différentes expériences d’angoisse, de déréliction, d’abandon, de crise de désespoir, de consolation, de collocutio avec Dieu, d’entretiens avec Dieu, d’assurance de la présence divine en elle, d’amour, de joie, de jouissance, de béatitude.

Notre question est de savoir quels sont les éléments, les points d’appui médiateurs, qui la font passer de cet état de détresse et de désarroi à cet état de joie et de béatitude.

La seconde partie s’intitule : Instructions. Dans cette seconde partie, il est très peu fait état des différentes passions de l’âme qu’elle a éprouvées. Certes, elle en parle encore, mais la tonalité de ces Instructions est tout autre. Comme si, à partir de 1296, sa position subjective avait changé. Elle n’est plus dans la déréliction, elle est dans l’assurance du divin en elle, elle est dans la certitude, dans la paix et la tranquillité. Et à partir de cette bascule-là, il ne s’agit plus d’être, d’être en faute ou d’être dans la joie, mais bien plutôt de transmettre ce qu’elle a traversé, et de l’enseigner, docere, voire d’instruire.

Par exemple, les différents types de prière, les différents types de pauvreté, les différents types d’amour, etc.

Il y a juste deux passages étonnants, où elle parle de sa propre expérience de l’amour de Dieu, que je vous citerai, et, tout à la fin, plusieurs pages sur sa terrible expérience de l’indignité de soi, où elle dit qu’elle est indigne, quelle est menteuse, fondamentalement mauvaise, et que sa propre mauvaiseté en elle remplirait sûrement tout l’univers. Et qu’elle n’est alors plus digne qu’à ceci: qu’on lui mette la corde au cou, qu’on la traîne à travers toute la ville, qu’on l’insulte, la maltraite, la méprise.

Mais fondamentalement, cette seconde section : Instructions, met l’accent sur le savoir et sur l’enseignement. Elle dit comment elle-même est arrivée à la tranquillitas,  à l’apaisement, à la securitas, à la laetitia, à la joie.

Cette bascule de la déréliction à la joie se constate, en fait, déjà, dans la première partie, et plus précisément dans les fameux « pas supplémentaires », dans les 7 pas supplémentaires, et vous savez qu’un pas, pour elle, c’est une mutatio de l’âme.

La fois dernière, je vous ai parlé des vingt pas et du premier « pas supplémentaire ».

Cette fois ci, j’aimerais vous parler des « pas supplémentaires », surtout du pas 5 et du pas 7, et conclure par certaines lettres d’instructions.

Revenons au premier « pas supplémentaire ». Elle est dans le désarroi, dans le péché, et veut se confesser. Une voix divine se manifeste à elle. Cette voix, non seulement la rassure, lui dit qu’elle l’accompagnera pendant ses déplacements, à Rome, à Foligno , etc., mais, en outre, Dieu ou le saint Esprit qui se manifeste ainsi par une voix, dit ces choses formidables : qu’il l’aime, qu’il l’aime plus qu’elle ne l’aime, qu’il la considère comme son épouse, comme son temple, et qu’il s’est sacrifié pour elle, et qu’il exige en retour amour et humilité. 

Elle est aimée de Dieu, elle est l’objet de dilection de Dieu. Mais elle veut un signe de cet amour, un signe certain, un signe éternel. Et ce signe, ce sera le Christ crucifié. 

« C’est moi qui ai été crucifié pour toi <ego sum qui fui crucifixus pro te>, qui ai eu faim et soif pour toi, qui ai répandu mon sang pour toi, tellement je t’ai aimée <tantum te dilexi>. » Ou encore : « Je te donne ce signe : la croix et l’amour de Dieu en toi, et je te donne ce signe pour l’éternité. » Aussitôt, elle ressent cette croix et cet amour au plus profond de son âme, et son âme se liquéfie dans l’amour de Dieu.

Puis, elle entre dans l’église, voit la représentation de la crucifixion du Christ, et elle raconte à frère Arnaud ce qu’elle éprouve.

« Une fois, je méditais sur la grande douleur que le Christ endura sur la croix. Je pensais à ces clous qui, m’avait-on dit, avaient entraîné de la chair de ses pieds et de ses mains à l’intérieur du bois, et je désirais voir au moins ce peu de la chair du Christ que les clous avaient entraîné dans le bois. Ce supplice du Christ me causa une telle douleur que, ne pouvant me tenir debout, je m’inclinai et je m’assis ; j’inclinai ma tête sur mes bras que j’avais jetés à terre. Alors le Christ me montra sa poitrine et ses bras. Aussitôt ma tristesse se changea en une joie si grande que je n’en puis rien exprimer. Ce fut une joie différente de mes autres joies. Je ne voyais, je n’entendais, je ne sentais rien d’autre. Il fit si clair au-dedans de mon âme, que je ne douterai plus, que je n’interrogerai plus à ce sujet. Il laissa ce signe de la joie si certain dans mon âme, que je ne crois plus le perdre désormais. Son cou et sa poitrine était d’une telle beauté que je comprenais que c’étaient ceux d’un Dieu. Il me semblait voir la divinité dans leur beauté, il me semblait être en présence de Dieu et je ne voyais rien de plus. Cette clarté ne me paraît comparable à aucun à aucun être ni à aucune couleur de ce monde, mais seulement à cette clarté du corps du Christ que je vois parfois à l’élévation. »

L’élévation, c’est l’élévation de l’hostie.

Vous avez ici des dogmes fondamentaux de la théologie chrétienne qui s’articulent, l’incarnation de Dieu et la transsubstantiation du corps de Christ dans l’hostie, que chacun mange à un moment précis de ce rituel qu’est l’eucharistie.

Voici ce qu’elle dit de ce moment de l’élévation :

« Parfois, dit-elle, je vois l’hostie comme j’ai vu le cou et la poitrine, avec une splendeur et une beauté qui semblent venir de l’intérieur et qui surpassent la beauté du soleil. Cette beauté me fait comprendre pleinement que, sans aucun doute, je vois Dieu. Chez moi cependant j’ai vu dans cette poitrine ou ce cou une beauté plus grande encore, une beauté si grande que je ne crois jamais perdre la joie que cette vision m’a causée. Je ne saurais l’exprimer qu’en la comparant à l’hostie qui contient le corps du Christ ; car quelque chose m’apparaît dans l’hostie qui surpasse en beauté le soleil. Mon âme a grand peine de ne pouvoir l’exprimer. Set magnam penam habet anima quod non possum manifestare. « 

Ce qui me paraît important ici, c’est la trajectoire du sujet, de la profonde tristesse à l’ineffable joie. Elle passe d’une passion de l’âme à l’autre par le biais de ce qui s’est élaboré, au fil des siècles, dans le discours religieux.

Il me semble que le premier point d’appui, c’est cet élément dirons-nous érotomaniaque : elle est aimée de l’Autre, de Dieu, de l’incarnation divine, du Christ, qui s’est sacrifié pour racheter le péché. Et c’est par un processus de réciprocité, où elle même en vient à l’aimer en retour, et à faire pénitence, à se sacrifier comme lui l’a fait pour l’humanité, qu’elle peut alors, comme elle dit dans un de ses pas précédents, dans une de ses précédentes mutations de l’âme, être « extraite de l’enfer ».

Dans le quatrième pas, en effet, elle dit que son âme reconnaît « la miséricorde de Dieu, qui lui a concédé le pardon et l’a retirée de l’enfer ».

Le deuxième pas supplémentaire porte sur la présence du divin et dans son âme et dans son corps.

Elle entend une voix qui dit qu’elle est « pleine de Dieu ». Et de fait, elle le sent : « Je sentais tous les membres de mon corps plein de la jouissance de Dieu. Sentiebam omnia membra corporis plena delectamento Dei. »

Ce mot français, « Jouissance », traduit souvent le mot latin delectamentum. Qui vient de delecto, delectare, charmer, faire plaisir à.  On ne trouve pas, par exemple, le mot gaudium : contentement, satisfaction, jouissance, ni non plus Gaudeo, se réjouir intérieurement, éprouver une joie intime.

Quand Dieu aime Angèle, le mot latin est non pas amare, mais diligere.

Et la voix lui dit et elle le sent aussi que Dieu embrasse son âme. Deus amplexabatur animam. Et elle le sent : Et tunc sentiebam quomodo veraciter ita erat.

Bref, elle prie, elle lui demande quelque chose, et Dieu se manifeste à elle, à son âme, à son corps. Elle le sent (sentiebam, qui dérive de sentio), voire elle l’éprouve (experta, qui dérive d‘experior). Cette expérience du divin par l’âme, par le corps, ça ne passe pas par l’argumentation logique.

Frère Arnaud lui demande comment elle sait que c’est Dieu ? Réponse : Jamais elle n’a senti ni n’a éprouvé avec une telle intensité de telles sensations, dans l’âme ou dans le corps. 

Dieu lui parle, lui dit qu’elle est son temple, qu’elle est son aimée, dilectum, que son cœur est en elle. De son côté, elle ressent cette jouissance dans tous les membres de son corps, et tombe à terre.

Sur base de cette sensation, de cet éprouvé dans l’âme et dans le corps, elle en vient à juger les clercs et les laïques, et à les mépriser, car ils ne connaissent Dieu que par les Écritures.

Or, elle sent Dieu, elle voit les yeux de Dieu par les yeux de l’esprit (oculis mentis), et en éprouve une indicible joie ( le texte latin dit : delectabant me plus quam possim dicere). Bref, une jouissance qui dépasse le dire. Une jouissance que le dire est impuissant à saisir.

Mais lorsqu’elle éprouve ces sensations, lui vient aussi cet affect d’indignité. Elle se sent en faute, et demande un signe de Dieu qui vienne la rassurer : « Donne-moi un signe afin que je sois sûre (secura) que c’est toi. Tire-moi de mon doute (trahe me extra dubium). »

Il lui faut un signe de l’Autre.

Quel est ce signe certain ? D’abord, c’est l’amour de Dieu qui brûle en elle, le feu ardent. Mais c’est aussi et surtout les souffrances, les tourments, la torture, la persécution des autres, comme le Christ lui-même a été tourmenté, torturé, persécuté. « Voilà le signe certain de la grâce de Dieu. » Et elle reprend cela à son compte : « Je souhaitais que le monde entier m’outrageât, j’aspirais à une mort accompagnée des pires tortures. J’aurais fait mes délices de prier Dieu pour ceux qui m’auraient causé tous ces maux. (…) J’aurais voulu prier pour ceux qui m’auraient torturée : et je les aurais aimés d’un grand amour (cum magno amare dilixissem eos). »

Bref, le signe certain, c’est aimer et vouloir souffrir par amour pour lui. Telle est, dit-elle,  la voie du salut.

Dieu ne veut pas autre chose. « Dieu ne demande à l’âme que l’amour. Dieu est l’amour de l’âme. Dieu aime l’âme. Il est lui-même amour de l’âme. » Deus diligit animam, quod ipse amor animae.

Et elle en voit une preuve frappante de l’amour de Dieu en ceci :  sa venue dans ce monde et sa passion sur la croix.

Le frère Arnaud est ébahi, écrit tout ce qu’elle lui dit, veut en savoir plus encore.  Et elle répond : « J’aurais des scrupules de divulguer tous ces secrets si je n’avais entendu cette parole : plus je parle et parlerai de ces mystères, plus il m’en restera. » 

Je trouve que ces propos sur les mystères, sur le reste-à-dire, sur l’impossible à tout dire, en lien avec ce que Lacan dit de la jouissance féminine. Les secrets divins, le mystère qui gît là est infini, et peu importe l’extension croissante de savoir, il restera toujours, de structure, un mystère, un manque-à-savoir. Et là se loge son amour divin, l’âme qui aime l’âme.

Et ce deuxième pas supplémentaire se conclut par une question de frère Arnaud qui insiste : comment sais-tu que le Christ est dans ton âme ?

Elle lui répète sa réponse : « Parce que rien ne remplit l’âme d’un feu ardent et de la délectation de l’amour (delectatione amoris) comme la présence du Christ (quando Christus est in anima). Alors ce n’était pas un feu comme celui dont mon âme a parfois coutume de brûler, c’était le feu de l’amour suave (ignis suavis amoris). Pour moi, je ne doute point quand un tel feu est dans mon âme ; alors mon âme sait vraiment que c’est Dieu et nul autre. Dans cet état, tous mes membres sentent une très grand délectation (maximam delectationem), oui, je voudrais rester dans cet état. Et même mes membres craquent (sonant), quand ils se disjoignent. Je les sens davantage se disjoindre quand on élève le corps du Christ ; alors mes mains se disjoignent et s’ouvrent. »

Preuves de l’existence de Dieu ? Grande argumentation logique ? Elle ne se préoccupe pas de cela. Les clercs et les laïcs qui ne connaissent Dieu que par l’Écriture sont très en-deçà de ce que Dieu peut et de ce qu’elle sent. La preuve de Dieu se fait par l’amour de Dieu, par la sensation, par la jouissance, Dieu qui l’embrasse, Dieu qui l’emplit, âme qui chauffe d’un feu ardent, corps dont les membres sonnent et craquent par l’infusion de cette présence. 

Voilà pour elle les preuves de la présence de Dieu en elle :

  • Du côté de la sensation, que ce soit de l’âme ou du corps, c’est un degré : très intense ;
  • et du côté du symbolique : c’est au-delà de ce que je peux dire, c’est impossible à dire.

Passons au troisième pas supplémentaire.

Elle ne parle plus de tristesse, de désarroi, ni même de laetitia et de delectatio.

Elle est habitée par cet amour divin d’avoir à accomplir ce pour quoi le Christ a été envoyé. Il s’agit d’aider les pauvres, d’avoir son âme fixée sur la croix, de vivre dans le Christ.

C’est dans ce troisième pas supplémentaire qu’il est question de cette expérience qui va au-delà du beau, au-delà du bon goût, au-delà de la bienséance. C’est la fameuse scène où elle lave les mains et les pieds des lépreux.

Tout tourne autour des biens, des biens que l’on a, des biens que l’on perd, des biens que l’on donne. Notamment, il s’agit de donner ce que l’on a à ceux qui n’ont pas : les pauvres, les indigents, les infirmes, car peut-être trouveront-elles parmi eux, qui ? Le Christ même !

Et dans cet hospice, où elle va distribuer des vêtements et de la nourriture, elle en vient à laver les pieds des lépreux. Pourquoi en vient-elle à boire les fracidas, les marcias, les perditas ?Etpourquoi ce breuvage les remplit, elle et sa compagne, d’une immense douceur ? C’est parce qu’en faisant cela, en buvant cette eau sale, en mangeant ces déchets, elle « communie », dit-elle. C’est comme si elles mangeaient le corps du Christ.

Je vous lis ce passage.

« Nous apportâmes tous les pains qui nous avaient été donnés pour notre nourriture. Quand nous eûmes tout distribué, nous nous mîmes à laver les pieds des femmes et les mains des hommes, surtout celles d’un lépreux qui étaient toutes purulentes et décomposées ; et nous bûmes de la lavure. Ce breuvage nous remplit d’une immense douceur, nous revînmes tout le long de la route en grande suavité, comme si nous avions communié ; oui, je sentais une grande douceur comme si j’avais fait la communion. Une écaille (scarpula) de ces plaies, m’étant restée dans le gosier, je m’efforçais de l’avaler ; ma conscience me reprochait (reprehendebat me conscientia) de cracher comme si j’avais communié. Cependant je ne crachais pas pour la rejeter, mais pour l’extraire de mon gosier. » (p.107)

Mais tout au long de ce troisième pas, frère Arnaud ne cesse de l’interroger. Notamment sur la grâce divine, sur la liberté des sujets, et surtout sur la connaissance de Dieu. Peut-on connaître Dieu ? Et comment : vaut-il mieux connaître (cognoscere) Dieu dans les créatures, ou le connaître dans soi-même, c’est-à-dire dans l’âme ? « Comme je la priais, dit le frère Arnaud, de m’éclairer sur cette expérience directe, elle me répondit que non seulement la suite lui échappait, mais encore ce sur quoi je l’interrogeais. Ego frater scriptor, quando predictam scientiam inquirebam, respondebat ipsa michi quod detruncabantur sibi non solum predicta set etiam alia de quibus querebam, si tu videtur michi.  Et destiti tunc scribere.  Et j’arrêtai d’écrire. » (p.115).

1°/ Le frère veut savoir, il veut savoir si l’on peut savoir qq chose de Dieu, Le réduire à du savoir. Elle pose que non, que ça lui échappe, mieux : detruncabantur, comme si les choses, c’est au pluriel, avaient été là coupées, taillées, qu’elles manquaient là. Ce n’est pas tant que ça lui échappe, mais que c’est là manquant. Là, chacun est confronté à du non-savoir, à une énigme, à un mystère.

Mais le frère Arnaud insiste, et lui demande même d’interroger Dieu ! Elle répond que c’est faire preuve d’orgueil et surtout de sottise. Et elle développe pourquoi.

Elle a comme une vision : « Je voyais la plénitude de la sagesse divine (plenitudinem divinae sapientiae) et dans cette sagesse je voyais qu’il n’est pas permis de rechercher (non erat licitum inquirere), de vouloir connaître (velle scire), ce que la divine sagesse veut faire (illud quod vult facere divina sapientia), parce que ce serait la devancer. Depuis lors, quand je rencontre des personnes occupées à cette recherche (inquirentes), je vois et comprends qu’ils s’égarent (errant). » p.117.

Passage magnifique. Elle oppose la sapientia divine à la sciencia humaine. Et s’insurge contre la prétention de la science humaine à vouloir s’égaler à la sagesse divine. La science ne pourra jamais combler le trou, résoudre l’énigme, lever le voile du mystère. Et ceux qui le prétendent, ceux-là s’égarent, ceux-là errent.

Angèle de Foligno pose alors que le jugement vrai, le jugement spirituel, ne se pose pas à partir de la science, mais à partir de ce non-savoir, à partir de ce mystère, à partir de cette sagesse divine.

On pourrait dessiner un schéma.

Il y a du côté du sujet, le péché, la faute.

Il y a son invention, invention symbolique qu’elle emprunte pour une part à la culture de son siècle. L’incarnation de Dieu dans son fils, le Christ, sacrifié pour racheter les fautes humaines. Ça lui permet de translater sa faute sur lui, et d’accomplir alors ce qu’il a accompli, vivre dans la pauvreté et l’humilité. Mais il y a aussi l’autre aspect, faire couple avec lui, être unie à lui. Il me semble que la figure du Christ lui permet de résoudre une double question : comment traiter le péché ? Comment s’unir amoureusement à l’autre ? Non plus à un homme ordinaire, mais au fils de Dieu.

Enfin, elle borde le trou dans l’Autre, son mystère, son énigme, par ces termes : sagesse, amour infini, indicible, etc.

« Depuis que j’ai vu la sagesse divine sur cette table, je puis comprendre et juger toutes les personnes spirituelles et aussi les choses spirituelles dont on me parle ou qu’on me raconte. Je ne juge plus de ce jugement qui m’était coutumier et qui était un péché (non judico illo judicio quo jam solebam judicando peccare), mais d’un jugement vrai (set alio vero judicio) et que je comprends. » (p.117)

C’est vraiment très précieux : juger non pas à partir du savoir, mais, justement, juger des choses spirituelles à partir du non-savoir, à partir de l’énigme, du mystère, du trou dans l’Autre.

Quatrième pas supplémentaire.

C’est dans ce pas qu’elle sait que quoi qu’il arrive, elle sait qu’à terme, elle sera apaisée, elle sera certaine de la présence divine en elle, elle sera sécurisée. Certes, il y a encore des moments d’angoisse, de tristesse, d’abandon, de déréliction, mais elle sait qu’elle va les traverser.

(Ça rejoint ce que Virginia Woolf disait dans son Journal, que lorsqu’elle sombrait au fond du fond du désespoir, elle savait qu’elle allait remonter, et que du coup sombrer dans le néant ne lui faisait plus trop peur.)

Quand Dieu lui parle, quand il la charge d’une mission, quand il lui accorde une grâce, aussitôt son âme est transportée. Mais voilà, elle peut en tirer une vaine gloire, un orgueil excessif, et, dans ces moments, elle peut sentir que Dieu se retire, et elle tomber.

Quelqu’un lui a-t-il dit que tel jour c’était la saint Barthélémy, alors que ce n’était pas la sainte Barthélémy mais la sainte Claire ? Ou encore que son confesseur allait être présent tel jour dans telle église, mais qu’il n’arrive pas ? Aussitôt elle se sent lâchée, tombe dans une immense tristesse, et se reporte la faute sur elle : « J’avais l’impression de ne plus rien sentir de Dieu et d’être abandonnée de lui. Je ne pouvais plus confesser mes péchés. D’une part, je pensais que cette épreuve m’était arrivée à cause de mon orgueil ; de l’autre, je voyais en moi mes péchés si profondément qu’il ne me semblait pas que je puisse les confesser dans les dispositions requises ni même les dire seulement de bouche. (…) Je demeurai dans cette tribulation si forte pendant quatre semaines et plus. » (pp. 129-131.)

Et quand elle est dans cet état de radicale déréliction, de profonde tristesse, elle pense qu’elle n’est plus digne qu’à une chose : l’enfer. « Je suis digne que Dieu me jette immédiatement en enfer, je suis digne de ramasser du fumier. »

Qu’est-ce qui va alors la sauver ? Une voix. La voix divine, qui la rassure, qui lui dit de ne pas s’attrister, que cette tribulation est une épreuve, faite dans son intérêt, mais qu’il lui accordera une grâce, et qu’elle sera apaisée.

« Pendant qu’on disait la messe, je reçus la grâce d’une certaine illumination dans laquelle je me voyais tellement pleine de péchés et de défauts, que l’usage de la langue me fut enlevé, que je ne pouvais parler. Je craignais que la communion que j’allais faire ne tournât à ma condamnation. Mais ensuite, je reçus une disposition admirable, grâce à laquelle je pus entrer tout entière dans l’intérieur du Christ. (…) Je me jetai en lui comme morte avec une merveilleuse certitude qu’il me rendait vivante. Quand j’eus communié, j’éprouvai un inénarrable sentiment de Dieu. Dieu laissa en moi une paix (pacem) qui me fit comprendre (intelligere),  <mais aussitôt, elle se corrige et précise > ou plutôt sentir (sentire), que toute tribulation, que tout ce qui m’est arrivé comme tribulations jusqu’à présent, a lieu pur mon bien.  Et je me tiens encore pour satisfaite (contempta) quand Dieu semble se retirer de moi. »

Et quand elle fait cette expérience, même quand Dieu se retire, son âme garde une très grande joie (maxima laetitia), et, avec cette joie, une certitude (securitas) que c’est Dieu qui agit en elle.

Et quand elle voit le Christ en croix, elle sent deux choses, à la fois le Christ qui veut la prendre dans ses bras, et, à la fois, elle-même qui veut rentrer dans son côté et marcher avec lui.

Et là, à nouveau, ça se traduit par des phénomènes de corps, elle perd la parole, tombe par terre.

Qu’est-ce qui me fait dire qu’un plan est dépassé là, qu’elle traverse là quelque chose ?

Elle le dit elle-même : « Je m’étonne aujourd’hui, quand je me rappelle le temps où je cherchais la certitude, où je doutais ; aujourd’hui je ne puis douter, je suis certaine que c’est Dieu. » (p.141)

Ou encore : « Aujourd’hui je suis tellement rassurée (certificata) que je ne doute plus (nec dubito), je ne puis plus douter. » (p.143)

Et après ces moments de sécurité, de certitude, elle peut enfin dire que son âme est tirée des ténèbres qui l’enveloppaient jusque-là (Et fuit anima statim extracta de omni illa tenebra priori).

« Dieu a laissé dans mon âme une paix (pacem), une quiétude (quietem) et une fermeté (soliditatem) que je n’avais jamais éprouvée si pleines, si continues. » (p.145)

« J’ignore si dans cet état très élevé, je me tenais debout ; je ne sais pas non plus si j’étais dans mon corps ou si j’étais en dehors de lui. » (p.147)

Cinquième pas supplémentaire.

Elle veut quoi ? – ce que Dieu veut. Leur volonté ne font plus qu’une : c’est le conjungimentum, elles sont conjointes. Elles forment un couple. Elle est unie à lui, et ressent paix et satisfaction. Mais ce ne s’arrête pas là. Son esprit est ravi, in excessu mentis, en extase, est transporté dans le tombeau du Christ, elle embrasse sa poitrine, elle baise sa bouche, elle pose sa joue contre la sienne, et le Christ met sa main sur l’autre joue et la presse contre lui. Maxima laetitia ! Inénarrable ! Cet amour est infini, elle n’en voit ni le début ni la fin.

Elle est remplie d’amour, replète, satisfaite, mais en même temps cette satiété ne la rassasie pas : elle lui donne une telle faim que les membres de son corps se disjoignent (disjungebantur), que son âme languit et désire rejoindre Dieu.

« Je vis que ce n’était pas moi qui aimais, bien que je fusse toute transformée en amour, mais que cela venait que de Dieu. Puis, les deux parties se réunirent, et leur union me donna un amour beaucoup plus grand, beaucoup plus ardent. J’avais le désir d’aller à cet amour. » (p.159)

Lors de l’eucharistie, lorsque l’hostie traverse son corps la saveur de cette chair inconnue lui est intérieurement très agréable, et extérieurement la fait trembler de tout son corps.

Cet amour, ce don, lui vient de Dieu, mais lui vient sans y être appelé. C’est un don gratuit. Il dépose dans l’âme un feu ignem, un amour, amorem, une douceur suavitatem. Elle ne sait pas (non cognoscit) qu’Il est en elle. Elle constate la grâce, en jouit, s’en délecte.

Elle a la certitude que Dieu est en elle car elle le sent (quia sentit eum). L’âme dit des paroles qu’elle n’a jamais entendues, qu’elle comprend d’une vive lumière. Mais elle les tait. Pourquoi? Car elle croit en toute certitude que des mystères si élevés ne peuvent être compris (quia credit quod illa altissima non intellegerentur).

C’est encore une fois l’éthique du bien dire nouée à un impossible à dire, et à un impossible à comprendre.

On voit comment ce point de Mystère, ce point de grâce et d’amour, peut être éprouvé par l’âme, une âme qui est remplie de joie, et par le corps, un corps transi par un tremblement, mais ne peut pas passer par le symbolique, sous peine de mensonge, sous peine de blasphème.

L’amour, la grâce, est un don de l’Autre. Il est gratuit : le sujet ne le commande pas, ne le demande pas : par exemple, par ses œuvres, par sa repentance. Non, l’initiative vient de l’Autre. Pourquoi ? Mystère.

C’est un lieu, lieu d’amour infini et continu, lieu de la grâce, lieu de la sagesse divine, d’un savoir d’au-delà du symbolique, lieu d’où peut prendre appui un jugement spirituel.

Et ce que le sujet reçoit de cet Autre divin, il peut l’éprouver, mais il ne peut rien en dire. Il ne peut pas transformer cet éprouvé en savoir. Et par là ne peut pas le transmettre. C’est dire que le sujet est là nécessairement en défaut.

Le sixième pas supplémentaire.

C’est un pas vraiment intéressant. Car si auparavant, elle pouvait dire qu’elle avait atteint un point de certitude, un point d’assurance, voilà qu’elle va tout perdre, et tomber à nouveau dans un abîme.

C’est dire la fragilité de ses trouvailles. L’amour de Dieu, l’amour d’âme à âme, suffit-il ? Non, elle sombre.

Pourquoi ?

Que s’est-il passé ? Elle le dit elle-même : elle a commis un péché, en trois endroits du corps. La texte latin semble faire hésiter le traducteur :  « Lorsque je suis dans cette horrible ténèbre de Dieu, dans laquelle il me semble que je ne puis espérer aucun bien, où la nuit est terrible, où ressuscitent des vices que je sais morts au-dedans de mon âme mais que des démons introduisent extérieurement en elle avec d’autres vices inconnus de moi dans le passé, mon corps, qui cependant souffre moins que mon âme, ressent en trois endroits, <ici est l’hésitation du traducteur :  non : pas ; ou nam : en effet>  dans les parties honteuses, il est vrai, un tel feu, que pour l’éteindre, j’avais coutume, jusqu’à ce que tu me l’eusses défendu, d’y appliquer du feu matériel. Lorsque je suis dans cette ténèbre, je choisirais plutôt d’être brûlée que de souffrir ces maux. J’appelle la mort à grands cris. » (p.197)

« L’âme voit que toute puissance lui est ôtée ; et, bien qu’elle ne consente pas, elle n’a plus la force de résister aux vices. » (p.199)

« Ce vice est si horrible que j’ai honte de le nommer ; et il est si violent que dans les moments où la vertu se dérobe à mon regard, où j’ai l’impression qu’elle m’abandonne, rien, ni la honte, ni le châtiment, ne saurait me retenir de me ruer dans le péché. » (pp.199-201)

Voilà, elle a péché, dans trois endroits différents de son corps, et notamment dans ses parties honteuses, péché lié à sa jouissance sexuelle, elle perd ses points d’appui : « Je vois les démons suspendre mon âme à la façon d’un pendu auquel on a soustrait tout moins d’appui. » La vertu ne parvient plus à la soutenir.

Du coup, elle se frappe : « Je ne puis m’empêcher de me frapper, je me suis tuméfié horriblement la tête et d’autres parties du corps. » Elle pleure, crie, invoque Dieu : « Mon Fils, mon Fils ! Ne m’abandonne pas ! » (p.195)

Elle se voit pleine de péchés et de défauts. Se voit devenir la maison du diable, sa fille, sa disciple, son ouvrière, hors de toute vertu, hors de toute rectitude, digne du fin fond de l’enfer.

« Je lutte de toutes les forces contre ces démons, afin de pouvoir vaincre et prévaloir sur les vices et les péchés. Mais, de quelque manière que je m’y prenne, je ne le puis. Je ne trouve ni gué <vadum> ni lucarne <fenestrellam> par où m’évader ; je ne trouve absolument aucun remède auquel je puisse recourir. Pendant que je considère l’abîme où je suis tombée, l’orgueil apparaît. Je deviens toute colère, toute tristesse, toute amertume, toute enflure. » (p.203)

Comment s’en sortira-t-elle ? Par l’humilité. « Plus l’âme est mise à plat, abaissée, appauvrie, humiliée, plus elle est préparée, purgée, purifiée en vue d’une plus grande élévation. » (p.207)

Il me semble qu’il y a là une jouissance dans le corps qu’elle ne parvient pas à régler.

Jean-Claude Encalado

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